Préserver les solitudes: parcs et forêts de l'ouest sauvage. John Muir. Puf. Paris. 2019

John Muir, l'émerveilleur. Par Thierry Paquot

Il distingue très vite la nature sacrée, ou solitude - à qui il rend un hommage débordant de ferveur - , et une nature profane, comme les fermes ou encore les parcs urbains et les jardins attenant aux maisons, qu'il apprécie sans les doter du même esprit...

En 1889 il arpent en tous sens la région de Yosemite en s'inquiètant de la déforestation de la vallée et sa dégradation provoquée par l'afflux des touristes.

Il milite activement pour la préservation d'une nature "naturelle", où règne la solitude (wilderness) la moins perturbée possible par les agissements, souvents malveillants, des humain.

Ce qu'il entend par "préservation" que l'on oppose depuis à "conservation".

Muir, qui refuse tout emprunt à la nature, lequel conduit souvent à son pillage, et ne tolère que le tourisme et les activités de loisir. Pinchot théorise la "conservation" en 1907 en l'assimilant à une "exploitation avisée" des ressources naturelles sans les épuiser. Pour l'américaniste Yves Figueiredo, "la préservation, loin d'être une politique de protection de la nature, était en fait un projet de création d'un territoire à la fois nationalisé et esthetisé, la mise en scène d'une nature "culturalisée", archétype de la wilderness vierge, pure, inhabité, permettant un contact privilégié avec le divin.

La nature est une bonne mère qui prend soin du vêtement de ses nombreux enfants.

Il idéalise la nature vierge, dont il oublie qu'elle a été peuplée d'Amérendiens que les colons n'ont cessé de traquer et d'expropier. La délimitation des parcs nationaux n'a pas tenu compte de la présence autochtone; l'armée, qui assure leur bon fonctionnement et les surveille, considère les Amérendiens comme des citoyens de seconde zone.

La nature, pour lui, consiste en une entité auto-organisée dont la cohérence échappe aux humains, majoritairement blancs, qui pensent ne pas y appartenir et ne veulent que se l'appropier en la saccageant au nom d'un nouveau dieu, le dollar.

Préserver les solitudes. John Muir

Des milliers de personnes épuisées, éprouvées, sur-civilisées, commencement à comprendre qu'aller dans les montagnes, c'est rentrer chez soi; que l'état sauvage est une nécessité ; que les parcs et réserves montagnardes sont non seulement des sources de bois d'oeuvre et de rivières irrigatrices, mais aussi des sources de vie.

Toutes les montagnes de l'ouest sont encore riches en sauvageté, chaque année plus proche de la civilisation via de bonnes routes.

Aucun des paysages de la Nature ne sont laids tant qu'ils sont sauvages ; et beaucoup, pouvons-nous affirmer; doivent à jamais demeurer en grande partie sauvages, notamment la mer et le ciel...

Au sein ou hors des réserves, les jardins de la Sierra et les nobles forêts sont hélas hachés et piétinés malgré la topographie accidentée - tous, à l'exception de ces parcs gardés par quelques soldats.

Même les vastes déserts de l'Arizona, du Nevada, de l'Utah et du Nouveau-Mexique, qui ont si peu à offrir aux colons et qui, il y a quelques années encore, effrayaient les pionniers comme lieux de désolation et de mort, sont maintenant annexés comme pâturages à raison de 1 ou 2 m2 par vache au prix de la disparition de son trésor floral : les délicats abronias, phlox, gilias, etc.

Dans l'Est, la majorité des plantes sauvages ont aussi disparu - elles font dorénavant partie de l'histoire ancienne.

Par chance, certains d'entre eux sont totalement sauvages et s'évertuent à maintenir vivant l'amour de la Nature.

Le plus étendu, le moins détruit et le plus indestructible des jardins du continent sont les vastes toundras de l'Alaska.

Action humaine in situ (XIX) et ex-situ (XXI)

Comme est-ce que change le fait de coloniser pour dégrader la nature et maintenant interviennent processus éloignés.

Je me suis dit à moi-même : "N'importe quelle image serait grossière et sans éclat à côté d'une telle peinture de la Nature prise au hasard dans cette tourbière d'un millier et demi de kilomètres. "

c'est la réserve de la Nature elle-même, et chaque amoureux de sa sauvageté se réjouira avec moi qu'elle soit si bien défendue par le gel bienveillant.

Malgré des obstacles éprouvants et un sol gelé, l'or du Klondike attirera dans les années à venir la foule croissante des croisés.

D'un autre côté, les routes tracées par ces mineurs conduiront de nombreux amoureux de la Nature sauvage au coeur de la réserver, sans lequelles ils ne l'auraient jamais vue.

En attendant, les seuls terrains récréatifs et hygiéniques accessibles et disponibles aux touristes qui cherchent à échapper à leurs soucis, à la poussière et à une mort prématurée, sonr les parcs et réserves de l'Ouest.

Il y a des ravissants et vivifiants espaces de promenade dans des parcelles ouvertes plantées de pins jaunes à bonne distance les uns des autres, permettant ainsi aux rayons du soleil de réchauffer le sol.

Muir pense aux activités productives comme les seules qu'endommagent la nature; mais pas les touristes. Car ne pas considérée comme une industrie.

Tous les grands espaces ont été colonisés il y a bien longtemps ; aussi la majorité des nouveaux venus bâtissent-ils leurs cabanes là où les castors construisaient les leurs.

Ces grandes réserves devraient attirer des milliers de visiteurs admiratifs, au moins l'été : elles sont pourtant négligées comme si elles étaient sans importance, et des pilleurs sont autorisés à les détruire aussi vite qu'ils le veulent.

La plupart des voyageurs, ici, se satisfont de ce qu'ils voient depuis la fenêtre de leur véhicule ou la véranda de leur hôtel.

Quand une excursion dans les bois est proposée, toutes sortes de dangers sont imaginés : serpents, ours, Indiens.

le ours sont des créatures paisibles qui s'occupent de leurs affaires plutôt que d'errer comme des démons à la recherche d'une proie. Pauvres compagnons, ils ont été empoisonnés, piégés et pris pour cible jusqu'à perdre confiance en ce frère-humain.  Quant aux Indiens, la plupart sont morts ou civilisés dans un état d'innocence inutile.

La réserve forestière du Mont Rainier devrait être un parc national et protégée tant qu'elle se trouve dans la fleur de l'âge.

La Sierra californienne est la plus et la plus utile de toutes les réserves forestières, et la plus grande à l'exception de la réserve des Cascades en Oregon et de Bitter Root.

La gestion des parcs nationaux voisins par une poignée de soldats démontre combien elle peut-être préservée correctement et facilement. Pendant ce temps, les bûcherons sont autorisés à l'endommager à volonté, le mouton, en hordes innombrables et ravageuses, à la piétiner et à dévorer toutes les feuilles vertes à sa portée.

Si chaque citoyen pouvait faire une balade à travers la réserve, la question de son soin ne se poserait plus ; car le vandalisme fleurit uniquement dans les ténèbres !

La question est si seulement l'expérience du contact avec la nature peut être une influence sur la conscience de la nature.

Des bonnes routes ont été nivelées jusqu'à elles, de sorte qu'en quelques heures, les habitants des plaines peuvent rejoindre le ciel et trouver refuge dans des camps et club-houses hospitaliers où, tout en respirant un air vivifiant.

La réserve du Grand Canyon en Arizona devrait, tout comme la région du mont Rainier, être transformée en parc national sur la base de sa grandeur et beauté suprême.

Plutôt que d'être rempli d'air, le vaste intervale entre les falaises est encombré des plus grandioses constructions de la Nature : c'est là toute une ville sublime, peinte de toutes les couleurs, ornée de corniches et de flèches et de tours richement chantournées dans une variété sans fin de styles et de formes.

Impressions . Par Thierry Paquot

Vous avez dit WILDERNESS ?

Le mot sauvage en français provient du latin classique silvaticus, qui désigne ce qui rlève de la forêt et se trouve à l'état de nature, qui n'a pas été civilisé, qui est resté dans les profondeurs forestières.

Michel de Montaigne qui, lorsqu'il évoque les cannibales, affirme dans les Essais (I, ch. 31) :

Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que la nature a produits, là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice ... que nous devrions appeler plutôt sauvages.

le désert, ou érème, s'oppose à l'écoumène, ou terre peuplée.

Dans Par-delà nature et culture, Philippe Descola précise :

Jardin et forêt, champ et lande, restanque et maquis, oasis et désert, village et savane, autant de paires bien attestées qui correspondent à l'oppositition faite par le sgéographes entre écoumène et érème, entre les lieux que les hommes fréquentent au quotidien et ceux où ils s'aventurent plus rarement.

La Wilderness s'apparente à l'érème ou à ce qu'en français on désigne par le mot "solitude"qui désigne précisement le "lieu désert", "isolé", "inhabité d'humains", somme la forêt inexplorée et inhospitalière ou la cime difficile d'accès de hautes montagnes aux versants abrupts et aux glaciers infranchissables.

L'américaniste Gilbert Chinard, dans l'homme contre la nature. Essais d'histoire de l'Amérique, paru en 1949, il dénonce le lyrisme des "écrivains sentimentaux", tels Thoreau et Muir, qui entretiennent, selon lui, une légende bien éloignée de la réalité et en cela restent dépendants du "sentiment de la nature" des Européens.

une troisième classe d'hommes vivant dans la solitude, des êtres hors la société et quelque fois hors-la-loi qui combattaient en enfants perdus contre la "sauvagerie de la forêt".

Les premières communautés religieuses, dans le christianisme particulièrement, s'installent dans des endroits inhospitaliers, preuve de leur dévouement envers leur Dieu.

Pour William Cronon, historien de l'environement, comme pour Roderick Nash, la wilderness résulte d'une construction culturelle datée, qui joue des notions de sublime et de frontière.

La Conquète de l'Ouest, magnifiée par les westerns, adopte la wilderness des régions désertées ou inoccupées et fait de ce caractère sauvage la qualité première de l'esprit des pionniers.

Ainsi tolère-t-il l'activité de loisir qu'il associe à la wilderness, lieu de détente pour les citadins, qui croient visiter des terres vierges de toute présence humaine, les Amérindiens en ayant été préalablement chassés.

William Cronon:

La wilderness est l'anthithèse naturelle et étique d'une civilisation artificielle qui a perdu son âme, un espace de liberté qui nous permet de renouer avec la vraie nature que nous avons cédée aux influences corruptrices de nos vies artificielles.

Au lieu d'oppose humain/non-humain, William Cronon suggère de penser l'humain comme élément constitutif de la nature, avec le non-humain.

PRESERVER

Pour lui, le sauvage se présente naturellement beau. N'écrit-il pas : "aucun des paysages de la Nature ne sont laids tant qu'ils sont sauvages" ?

dans Préserver les solitudes, il enfonce le clou et dénonce lénnemi destructeur : le productivisme, qui recherche partout le profit.

Il se persuade que ces touristes du dimanche auront comme une révélation digne de la sienne, qu'ils ne pourront résister au charme des paysages grandioses que leurs yeux étonnés fixeront pour ne jamais les oublier.

 

 


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